Pédagogie 1 décembre 2024 10 min de lecture

À quoi servent vraiment les mathématiques ?

Ce que personne ne t'explique en classe

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“Monsieur, à quoi ça sert les maths ?”

Je dois entendre cette phrase au moins dix fois par an. Parfois en plein cours, entre deux exercices sur les fonctions. Parfois dans le couloir, après un contrôle raté. Et en toute honnêteté, c’est une question légitime. Si personne ne prend le temps d’y répondre sérieusement, comment veux-tu être convaincu ?

Ce que je vais te dire ici, c’est ce que j’aurais aimé qu’on me dise quand j’étais élève.

Les maths ne t’apprennent pas des formules

Je te le dis franchement : la majorité des formules que tu apprends au lycée, tu ne les utiliseras probablement jamais dans ta vie quotidienne. La formule du discriminant, les identités remarquables, les intégrales… si tu deviens boulanger, journaliste ou avocat, tu n’en auras pas besoin.

Et pourtant, ce serait une erreur monumentale d’en conclure que les maths ne servent à rien.

Ce qui compte vraiment dans un cours de maths, ce n’est pas le contenu. C’est la façon de penser que tu construis en chemin. Quand tu résous une équation, tu apprends à décomposer un problème complexe en étapes simples. Quand tu fais une démonstration, tu apprends à construire un argument rigoureux. Quand tu cherches un exercice pendant 20 minutes sans trouver, tu développes ta patience et ta capacité à rester face à la difficulté.

Ça, tu t’en serviras tous les jours. Que tu deviennes médecin, graphiste ou entrepreneur.

L’exemple des deux dés

Laisse-moi te montrer un piège dans lequel tombent la majorité des gens, y compris des adultes.

Tu lances deux dés et tu additionnes les résultats. Les sommes possibles vont de 2 à 12. Question simple : quelle est la probabilité d’obtenir 7 ?

Si tu réponds 111\frac{1}{11} (parce qu’il y a 11 résultats possibles, de 2 à 12), tu tombes dans ce qu’on appelle le biais d’équiprobabilité. Tu supposes que chaque somme a la même chance de sortir. Mais c’est faux.

Regarde ce tableau avec toutes les combinaisons possibles quand tu lances deux dés :

123456
1234567
2345678
3456789
45678910
567891011
6789101112

Il y a 36 combinaisons au total. Et la somme 7 apparait 6 fois (1+6, 2+5, 3+4, 4+3, 5+2, 6+1). La vraie probabilité, c’est 636\frac{6}{36}, soit 16\frac{1}{6}. Presque le double de ce que l’intuition suggère.

Et tu sais quoi ? Ce genre d’erreur ne reste pas dans la salle de classe. Des gens prennent des décisions financières, médicales, stratégiques en se fiant à leur intuition des probabilités. Sans les outils mathématiques pour vérifier, on se trompe. Souvent.

Abraham Wald et les avions

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine avait un problème : trop de bombardiers se faisaient abattre. La solution envisagée : renforcer le blindage des avions. Mais on ne pouvait pas blinder tout l’avion, il serait trop lourd pour voler.

Les ingénieurs ont donc examiné les avions qui revenaient de mission. Ils ont cartographié les impacts de balles et ont constaté que le fuselage et les ailes étaient criblés de trous, mais que les moteurs étaient relativement épargnés.

La conclusion naturelle ? Renforcer le fuselage et les ailes, là où il y a des trous.

C’est là qu’intervient Abraham Wald, un statisticien. Sa réponse a surpris tout le monde : il faut renforcer les moteurs, justement là où il n’y a PAS de trous.

Pourquoi ? Parce que les avions examinés étaient ceux qui étaient revenus. Ceux qui avaient reçu des balles dans le moteur ne rentraient jamais. Les trous visibles montraient les zones où l’avion pouvait encaisser des dégâts et survivre. Les zones sans trous, c’étaient les zones fatales.

C’est ce qu’on appelle le biais du survivant. Et c’est un raisonnement purement mathématique qui a sauvé des vies.

Tu retrouves ce biais partout aujourd’hui. Quand on ne regarde que les entrepreneurs qui ont réussi pour en tirer des leçons (en oubliant les milliers qui ont échoué avec les mêmes méthodes). Quand on admire les guérisons “miraculeuses” sans compter ceux pour qui le traitement n’a pas fonctionné. Quand on dit “mon grand-père fumait et il a vécu jusqu’à 95 ans” en oubliant tous ceux qui n’ont pas eu cette chance.

Les mathématiques, ici, ne servent pas à calculer. Elles servent à penser juste.

1+2+3+4+=1121 + 2 + 3 + 4 + \ldots = -\frac{1}{12} ?

Un dernier exemple, et c’est celui qui me tient le plus à cœur. Il parle d’imagination.

Tu connais peut-être cette “égalité” célèbre :

1+2+3+4+=112\displaystyle 1 + 2 + 3 + 4 + \ldots = -\frac{1}{12}

Si tu la vois pour la première fois, tu dois te dire que c’est absurde. Et tu as raison : si tu additionnes des nombres positifs, tu ne peux pas tomber sur un nombre négatif. C’est du bon sens.

Cette formule vient du travail de Srinivasa Ramanujan, un mathématicien indien autodidacte du début du 20e siècle. L’un des esprits les plus brillants de l’histoire des mathématiques. Et il n’a jamais dit que cette somme “valait” 112-\frac{1}{12} au sens ordinaire du terme.

En réalité, cette expression a un sens précis, mais pas celui que tu crois. C’est un peu comme les homonymes en français : le mot “avocat” peut désigner un fruit ou une profession. Le symbole ”=” ne veut pas dire la même chose selon le contexte.

En arithmétique classique, 1+2+3+1 + 2 + 3 + \ldots diverge vers l’infini. C’est une série qui ne “converge” pas, elle n’a pas de somme au sens habituel.

Mais en utilisant des outils comme la régularisation de Ramanujan ou les nombres p-adiques, on peut attribuer une valeur à cette expression dans un cadre différent. C’est comme changer les règles du jeu : dans les nouvelles règles, l’expression prend un sens.

Et le plus fascinant : cette valeur de 112-\frac{1}{12} apparait en physique théorique, notamment dans la théorie des cordes. Un résultat “absurde” en apparence qui se révèle utile pour décrire l’univers.

Pour comprendre comment Ramanujan arrive à ce résultat, il faut passer par la fonction zêta de Riemann :

ζ(s)=1+12s+13s+14s+\displaystyle\zeta(s) = 1 + \frac{1}{2^s} + \frac{1}{3^s} + \frac{1}{4^s} + \ldots

Cette fonction est bien définie pour s>1s > 1. Par un procédé appelé prolongement analytique, on peut l’étendre à d’autres valeurs de ss. Et quand on évalue ζ(1)\zeta(-1), on obtient… 112-\frac{1}{12}.

Le “truc”, c’est que pour s=1s = -1, la série originale ne converge plus. On n’additionne plus vraiment des nombres. On utilise une version étendue de la fonction, qui coïncide avec la série quand elle converge, et qui donne des valeurs “raisonnables” quand elle ne converge plus.

C’est de la mathématique pure et profonde. Pas un tour de magie.

Ce qui me fascine dans cet exemple, c’est qu’il montre que les mathématiques ne sont pas juste un outil de calcul. C’est un langage pour explorer des idées qu’on ne pourrait pas exprimer autrement. Quand Ramanujan manipulait ces séries, il ne cherchait pas une application pratique. Il imaginait.

Ce que les maths t’apportent, pour de vrai

La prochaine fois que tu te demanderas pourquoi tu passes une heure sur des fonctions exponentielles ou des suites géométriques, rappelle-toi que tu n’es pas en train d’apprendre des formules. Tu es en train d’entrainer ton cerveau à réfléchir. À décomposer les problèmes. À ne pas te fier à ta première intuition. À imaginer des solutions là où les autres voient des impasses.

Et ça, crois-moi, c’est utile dans absolument tous les domaines de ta vie. Pas seulement en maths.