Grand oral 16 mars 2026 11 min de lecture

Comment un retraité a résolu un problème vieux de 50 ans

David Smith et la quête de la tuile parfaite

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Novembre 2022. David Smith, 64 ans, est assis devant son ordinateur dans sa maison du Yorkshire, en Angleterre. Technicien en imprimerie à la retraite, il passe ses journées à jouer avec des formes géométriques. C’est son hobby depuis des années. Il découpe des polygones, les assemble, cherche des motifs intéressants.

Ce jour-là, il tombe sur une forme à 13 côtés qui l’intrigue. Quand il essaie de paver une surface avec, quelque chose d’étrange se produit : le motif ne se répète jamais. Il recommence. Même résultat. Il agrandit la surface. Toujours pas de répétition.

David Smith vient peut-être de résoudre un problème ouvert depuis 50 ans.

Le problème einstein

Le nom n’a rien à voir avec Albert Einstein. “Ein stein” signifie “une pierre” en allemand. Le problème einstein, c’est la question suivante : existe-t-il une forme unique capable de paver le plan de façon apériodique ?

Un pavage apériodique, c’est un pavage qui ne se répète jamais. Aucune translation ne peut superposer le motif sur lui-même. Les pavages de Penrose, découverts en 1974, sont apériodiques. Mais ils utilisent deux tuiles différentes.

72° 72° 72° 144° Cerf-volant (kite) 72° 36° 36° 216° Fléchette (dart)
Les deux tuiles de Penrose (version P2). Les arcs colorés indiquent les règles d'assemblage : vert avec vert, rouge avec rouge.

Depuis Penrose, une question obsède les mathématiciens : peut-on faire la même chose avec une seule tuile ? Une forme tellement spéciale qu’elle ne peut paver le plan QUE de façon apériodique ?

Cinquante ans de recherche

Après Penrose, la communauté des pavages a cherché ce graal pendant près de 50 ans. Certains ont cru l’avoir trouvé, pour découvrir ensuite que leur forme permettait aussi des pavages périodiques. D’autres ont proposé des tuiles qui ne pavaient pas vraiment le plan entier.

Le problème semblait peut-être insoluble. Ou alors la réponse était non : peut-être qu’aucune tuile unique ne pouvait forcer l’apériodicité.

L’email qui a tout changé

Quand David Smith a découvert sa forme, il ne savait pas s’il avait trouvé quelque chose d’important ou s’il avait fait une erreur. Il a décidé de contacter Craig Kaplan, informaticien et mathématicien à l’université de Waterloo, au Canada, connu pour son travail sur les pavages.

L’email de Smith était modeste. Il expliquait qu’il avait trouvé une forme intéressante et demandait si Kaplan pouvait y jeter un œil. Kaplan a regardé. Et il a compris que Smith avait peut-être trouvé la tuile einstein.

Kaplan a contacté deux autres spécialistes : Joseph Samuel Myers, ingénieur logiciel à Cambridge, docteur en combinatoire et passionné de pavages de polyformes depuis les années 1990, et Chaim Goodman-Strauss, expert en pavages, alors professeur à l’université de l’Arkansas et aujourd’hui mathématicien de médiation au National Museum of Mathematics (MoMath) à New York. Ensemble, ils ont commencé à travailler sur une preuve rigoureuse.

Le chapeau

La forme de Smith ressemble vaguement à un chapeau ou à un t-shirt. Elle a 13 côtés : six de longueur 1, six de longueur √3, et un de longueur 2. L’équipe l’a baptisée “the hat” : le chapeau.

SMITH · MYERS · KAPLAN · GOODMAN-STRAUSS · 2023 Le chapeau 13 côtés · mars 2023 · miroir requis Le spectre 14 côtés · mai 2023 · sans miroir
Représentation simplifiée des deux tuiles einstein. Pour la géométrie exacte et des pavages interactifs, voir la page de Craig Kaplan.

La preuve que le chapeau est bien une tuile einstein a pris plusieurs mois. Elle combine des arguments géométriques, de la théorie des graphes et des vérifications par ordinateur. Le résultat a été publié en mars 2023.

Le spectre : la vraie solution

L’équipe ne s’est pas arrêtée là. Ils se sont demandé : peut-on trouver une tuile qui pave le plan de façon apériodique SANS utiliser de miroir ?

En mai 2023, deux mois après la publication du chapeau, ils ont annoncé avoir trouvé la réponse. Une nouvelle forme, appelée “le spectre” (ou “vampire”, parce qu’elle n’a pas de reflet), pave le plan de façon apériodique en utilisant uniquement des copies de la tuile, sans jamais recourir à l’image miroir.

Le problème einstein était complètement résolu. Une seule forme, sans miroir, qui ne peut paver le plan que de façon apériodique.

Ce que ça dit des mathématiques

L’histoire de David Smith est remarquable pour plusieurs raisons.

D’abord, elle montre que les mathématiques ne sont pas réservées aux professionnels. Smith n’avait aucun diplôme en mathématiques. Il avait de la curiosité, de la patience, et un œil pour les formes. C’est ce qui lui a permis de voir ce que des centaines de mathématiciens avaient cherché pendant des décennies.

Ensuite, elle illustre la collaboration entre intuition et rigueur. Smith a trouvé la forme par exploration visuelle, en jouant avec des polygones. Mais pour prouver que cette forme était vraiment une tuile einstein, il a fallu des mois de travail mathématique rigoureux par une équipe de spécialistes.

La réception

Quand l’article sur le chapeau a été publié en mars 2023, la communauté mathématique a réagi avec enthousiasme. Les journaux du monde entier ont repris l’histoire. Un retraité britannique qui résout un problème vieux de 50 ans, c’est le genre d’histoire que les médias adorent.

Mais au-delà du buzz médiatique, la découverte a des implications profondes. Elle ferme un chapitre de l’histoire des pavages. Elle ouvre de nouvelles questions : combien d’autres tuiles einstein existent ? Peut-on les classifier ? Ont-elles des applications pratiques ? Pour un exemple d’application déjà prouvée par Nobel, va voir l’histoire des quasi-cristaux de Dan Shechtman, où la symétrie d’ordre 5 des pavages de Penrose est apparue dans la matière réelle.

Le plan pour ton grand oral

Si tu choisis cet angle pour ton grand oral, voici comment structurer ta présentation.

Ta checklist

Vérifie que tu maitrises

  • Tu connais l'histoire de David Smith (qui, quand, comment)
  • Tu sais définir le problème einstein (ein stein = une pierre)
  • Tu sais expliquer la différence avec les tuiles de Penrose (1 tuile vs 2)
  • Tu connais la chronologie : Penrose 1974, chapeau mars 2023, spectre mai 2023
  • Tu sais expliquer le problème du miroir et pourquoi le spectre le résout
  • Tu peux citer les quatre auteurs de la découverte
  • Tu sais ce qu'est un pavage apériodique (définition rigoureuse)
  • Tu as préparé une réponse si le jury te demande des détails sur la preuve

Pour conclure

L’histoire de la tuile einstein montre que les grandes découvertes ne viennent pas toujours des endroits attendus. Un technicien à la retraite, armé de curiosité et de patience, a trouvé ce que des mathématiciens professionnels cherchaient depuis 50 ans.

Si tu choisis cet angle pour ton grand oral, tu auras une histoire captivante à raconter. Mais n’oublie pas : le jury veut aussi des maths. Assure-toi de pouvoir expliquer les concepts derrière l’histoire.

Sources

  • Smith, D., Myers, J.S., Kaplan, C.S., Goodman-Strauss, C. (2023). “An aperiodic monotile”. arXiv:2303.10798.
  • Smith, D. et al. (2023). “A chiral aperiodic monotile”. arXiv:2305.17743.
  • Klarreich, E. (4 avril 2023). “Hobbyist Finds Math’s Elusive ‘Einstein’ Tile”. Quanta Magazine.
  • Roberts, S. (28 mars 2023). “Elusive ‘Einstein’ Solves a Longstanding Math Problem”. The New York Times.
  • Accromath (2024). “Enfin une tuile einstein !”. Vol. 19.2, UQAM.