Grand oral 24 septembre 2026 21 min de lecture

Tribonacci : ce qu'un élève de 14 ans a vu au-delà de Fibonacci

Un escalier, une cousine du nombre d'or et un polyèdre : le Grand oral qui part d'une question de collégien

Sommaire8 sections

En octobre 1963, le troisième numéro d’une revue toute jeune, The Fibonacci Quarterly, publie un article de quatre pages signé Mark Feinberg. La note de la rédaction qui le précède précise qu’il a quatorze ans, qu’il est en ninth grade, l’équivalent de notre troisième, dans un collège de Pennsylvanie, et que son article reprend le projet qui vient de lui valoir le titre de grand champion de la Junior Academy of Science de Pennsylvanie.

Sa question est simple. Dans la suite de Fibonacci, chaque nombre est la somme des deux précédents. Que se passe-t-il si on additionne les trois précédents ? Il appelle cette nouvelle suite « Tribonacci ». D’autres l’avaient étudiée avant lui, dont le mathématicien Nikolaï Agronomov dès 1914, mais c’est sous le nom choisi par Feinberg que tout le monde la connaît aujourd’hui.

Pour moi, c’est l’une des meilleures façons de trouver un sujet de Grand oral : prendre une règle que tu connais, la modifier, et regarder ce qui se passe. Je repars de la question de Feinberg, et je la pousse un peu plus loin.

Monter un escalier

Tu dois monter un escalier, et à chaque pas tu peux franchir une, deux ou trois marches. De combien de façons différentes peux-tu monter un escalier de nn marches ?

Les mathématiciens appellent ça une composition. Soit n≥1n \geq 1 un entier. On appelle composition de nn en parts 11, 22 et 33 toute suite finie (a1,a2,…,ar)(a_1, a_2, \dots, a_r), avec r≥1r \geq 1, dont chaque terme aia_i vaut 11, 22 ou 33, et dont la somme vaut nn. L’ordre compte : pour n=3n = 3, les suites (1,2)(1, 2) et (2,1)(2, 1) sont deux compositions différentes, comme deux manières distinctes de monter l’escalier.

Pour tout entier n≥1n \geq 1, on note cnc_n le nombre de compositions de nn. On pose aussi c0=1c_0 = 1 : il y a une seule façon de monter un escalier de zéro marche, celle qui consiste à ne pas bouger. Le simulateur ci-dessous liste toutes les façons pour un petit escalier.

    Chaque ligne est une façon de monter l'escalier : les blocs se lisent de gauche à droite, et la largeur d'un bloc correspond au nombre de marches franchies d'un coup.

    Tu trouves c1=1c_1 = 1, c2=2c_2 = 2, c3=4c_3 = 4, c4=7c_4 = 7.

    Pour les compter sans tout lister, regarde le premier pas. Soit n≥3n \geq 3 un entier. Une façon de monter nn marches commence par un pas de 11, de 22 ou de 33 marches, et ce qui suit est une façon de monter les marches restantes. Il y a donc cn−1c_{n-1} façons qui commencent par un pas de 11, cn−2c_{n-2} qui commencent par un pas de 22 et cn−3c_{n-3} qui commencent par un pas de 33. Comme ces trois cas ne se recouvrent pas :

    ∀n≥3,cn=cn−1+cn−2+cn−3\displaystyle \forall n \geq 3,\quad c_n = c_{n-1} + c_{n-2} + c_{n-3}

    C’est là que la convention c0=1c_0 = 1 sert : pour n=3n = 3, le pas de 33 marches monte tout l’escalier d’un coup, et il compte pour une façon.

    Si tu n’autorises que des pas de 11 ou 22 marches, le même raisonnement donne une relation à deux termes, et tu retombes sur la suite de Fibonacci. Essaie le bouton « Pas de 1 ou 2 » dans le simulateur : tu obtiens 1,2,3,5,8,…1, 2, 3, 5, 8, \dots Fibonacci et Tribonacci sont donc deux versions du même problème d’escalier.

    Pour la suite de Tribonacci, je garde la convention de l’article qui présente toute la série :

    {T0=0, T1=0, T2=1∀n∈N, Tn+3=Tn+2+Tn+1+Tn\displaystyle \begin{cases} T_0 = 0,\ T_1 = 0,\ T_2 = 1 \\ \forall n \in \mathbb{N},\ T_{n+3} = T_{n+2} + T_{n+1} + T_n \end{cases}

    Ses premiers termes sont 0,0,1,1,2,4,7,13,24,44,81,1490, 0, 1, 1, 2, 4, 7, 13, 24, 44, 81, 149. Ce sont les nombres de l’escalier, décalés de deux rangs. Tu vois d’où vient ce décalage ?

    Propriété. Pour tout entier n≥0n \geq 0, on a cn=Tn+2c_n = T_{n+2}.

    Démonstration. On raisonne par récurrence. Pour tout entier n≥0n \geq 0, on note P(n)\mathcal{P}(n) la propriété :

    cn=Tn+2,  cn+1=Tn+3,  cn+2=Tn+4\displaystyle c_n = T_{n+2}, \ \ c_{n+1} = T_{n+3}, \ \ c_{n+2} = T_{n+4}

    Initialisation. On a c0=1=T2c_0 = 1 = T_2, c1=1=T3c_1 = 1 = T_3 et c2=2=T4c_2 = 2 = T_4. Donc P(0)\mathcal{P}(0) est vraie.

    Hérédité. Soit n≥0n \geq 0 un entier tel que P(n)\mathcal{P}(n) soit vraie. Les deux premières égalités de P(n+1)\mathcal{P}(n+1), à savoir cn+1=Tn+3c_{n+1} = T_{n+3} et cn+2=Tn+4c_{n+2} = T_{n+4}, font déjà partie de P(n)\mathcal{P}(n). Pour la troisième, on applique la relation de l’escalier au rang n+3≥3n + 3 \geq 3 :

    cn+3=cn+2+cn+1+cn=Tn+4+Tn+3+Tn+2=Tn+5\displaystyle \begin{aligned} c_{n+3} & = c_{n+2} + c_{n+1} + c_n \\ & = T_{n+4} + T_{n+3} + T_{n+2} \\ & = T_{n+5} \end{aligned}

    La dernière égalité est la relation de récurrence de la suite de Tribonacci, au rang n+2n + 2. Donc P(n+1)\mathcal{P}(n+1) est vraie, et la propriété est démontrée pour tout entier n≥0n \geq 0.

    Ce décalage de deux rangs est un piège classique. Selon les livres et les sites, la suite de Tribonacci commence par 0,0,10, 0, 1, par 0,1,10, 1, 1 ou par 1,1,21, 1, 2. Feinberg lui-même la faisait commencer par 1,1,21, 1, 2. Choisis une convention et annonce-la dès le début : si le jury te parle du décalage, tu auras la réponse.

    Une constante qui n’est plus le nombre d’or

    Pour Fibonacci, le quotient de deux termes consécutifs se rapproche du nombre d’or, φ≈1,618\varphi \approx 1{,}618. Pour Tribonacci, je regarde le même quotient. Pour tout entier n≥2n \geq 2, le terme TnT_n est strictement positif, et on peut poser :

    qn=Tn+1Tn\displaystyle q_n = \dfrac{T_{n+1}}{T_n}

    Voici les premières valeurs :

    q2=1,q3=2q4=2,q5=1,75q6≈1,857,q7≈1,846q8≈1,833,q9≈1,841\displaystyle \begin{aligned} & q_2 = 1, \quad q_3 = 2 \\ & q_4 = 2, \quad q_5 = 1{,}75 \\ & q_6 \approx 1{,}857, \quad q_7 \approx 1{,}846 \\ & q_8 \approx 1{,}833, \quad q_9 \approx 1{,}841 \end{aligned}

    Les quotients se resserrent autour d’une valeur proche de 1,8391{,}839. Tu devines de quelle équation elle sort ?

    Supposons que la suite (qn)(q_n) converge vers une limite ℓ\ell. Soit n≥2n \geq 2 un entier. On divise la relation Tn+3=Tn+2+Tn+1+TnT_{n+3} = T_{n+2} + T_{n+1} + T_n par TnT_n, en utilisant :

    Tn+3Tn=qn+2 qn+1 qnTn+2Tn=qn+1 qn\displaystyle \begin{aligned} \dfrac{T_{n+3}}{T_n} & = q_{n+2}\,q_{n+1}\,q_n \\ \dfrac{T_{n+2}}{T_n} & = q_{n+1}\,q_n \end{aligned}

    On obtient :

    qn+2 qn+1 qn=qn+1 qn+qn+1\displaystyle q_{n+2}\,q_{n+1}\,q_n = q_{n+1}\,q_n + q_n + 1

    En passant à la limite quand nn tend vers +∞+\infty, on trouve :

    ℓ3=ℓ2+ℓ+1\displaystyle \ell^3 = \ell^2 + \ell + 1

    C’est le calcul que fait Feinberg dans son article, sous une forme un peu différente. Encore faut-il savoir combien cette équation a de solutions réelles.

    Propriété. L’équation x3=x2+x+1x^3 = x^2 + x + 1 a une unique solution réelle. On la note τ\tau, on l’appelle la constante de Tribonacci, et elle vérifie 1,8<τ<1,91{,}8 < \tau < 1{,}9.

    Démonstration. On étudie la fonction ff définie sur R\mathbb{R} par :

    f(x)=x3−x2−x−1\displaystyle f(x) = x^3 - x^2 - x - 1

    Elle est dérivable, et pour tout réel xx :

    f′(x)=3x2−2x−1=(3x+1)(x−1)\displaystyle f'(x) = 3x^2 - 2x - 1 = (3x + 1)(x - 1)

    La fonction ff est donc croissante sur ]−∞ ;−13]\left]-\infty\,; -\dfrac{1}{3}\right], décroissante sur [−13 ;1]\left[-\dfrac{1}{3}\,; 1\right] et croissante sur [1 ;+∞[[1\,; +\infty[.

    Pas de solution avant 11. Sur ]−∞ ;1]]-\infty\,; 1], le maximum de ff est atteint en −13-\dfrac{1}{3}, et il vaut :

    f(−13)=−2227<0\displaystyle f\left(-\dfrac{1}{3}\right) = -\dfrac{22}{27} < 0

    Donc ff ne s’annule pas sur ]−∞ ;1]]-\infty\,; 1].

    Une seule solution après 11. Sur [1 ;+∞[[1\,; +\infty[, la fonction ff est continue et strictement croissante, avec :

    f(1,8)=−0,208<0f(1,9)=0,349>0\displaystyle \begin{aligned} f(1{,}8) & = -0{,}208 < 0 \\ f(1{,}9) & = 0{,}349 > 0 \end{aligned}

    D’après le théorème des valeurs intermédiaires, appliqué à une fonction strictement monotone, ff s’annule une seule fois sur [1 ;+∞[[1\,; +\infty[, en un réel compris entre 1,81{,}8 et 1,91{,}9.

    Une calculatrice donne τ≈1,839 287\tau \approx 1{,}839\,287. Donc, si la suite (qn)(q_n) converge, sa limite est τ\tau.

    Feinberg ne donne de valeur décimale que pour le quotient d’un terme par le suivant : 0,543 689 010{,}543\,689\,01, qui est l’inverse de τ\tau.

    Ce raisonnement a un point faible, et c’est le deuxième piège de ce sujet : on a supposé que la suite (qn)(q_n) converge. Feinberg fait la même chose : il affirme que la suite converge et que tous les quotients tendent vers une même valeur, sans le démontrer. La convergence est vraie, mais sa démonstration la plus directe dépasse le programme. Au Grand oral, tu l’admets, en disant clairement que c’est elle qui justifie le passage à la limite.

    Pourquoi la convergence est vraie (pour aller plus loin). L’équation x3=x2+x+1x^3 = x^2 + x + 1 a, en plus de τ\tau, deux solutions complexes conjuguées zz et z‾\overline{z}. En développant (x−τ)(x−z)(x−z‾)(x - \tau)(x - z)(x - \overline{z}) et en identifiant avec x3−x2−x−1x^3 - x^2 - x - 1, on trouve τ ∣z∣2=1\tau\,|z|^2 = 1. Le module de zz et de z‾\overline{z}, c’est-à-dire leur distance à 00 dans le plan complexe, vaut donc 1τ≈0,737\dfrac{1}{\sqrt{\tau}} \approx 0{,}737, qui est strictement inférieur à 11. On peut démontrer, mais c’est hors programme, qu’il existe un réel A>0A > 0 et un complexe BB tels que, pour tout entier n≥0n \geq 0 :

    Tn=A τn+B zn+B‾ z‾ n\displaystyle T_n = A\,\tau^n + B\,z^n + \overline{B}\,\overline{z}^{\,n}

    C’est l’analogue de la formule de Binet, qui exprime FnF_n à l’aide de φ\varphi pour Fibonacci. Comme ∣z∣<1|z| < 1, les deux derniers termes tendent vers 00, le terme en τn\tau^n l’emporte, et le quotient qnq_n tend vers τ\tau.

    Pour les élèves de maths expertes. On peut écrire la suite avec des matrices. Pour tout entier n≥0n \geq 0, on pose :

    Un=(Tn+2Tn+1Tn)etM=(111100010)\displaystyle U_n = \begin{pmatrix} T_{n+2} \\ T_{n+1} \\ T_n \end{pmatrix} \quad \text{et} \quad M = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 1 \\ 1 & 0 & 0 \\ 0 & 1 & 0 \end{pmatrix}

    La relation de récurrence s’écrit alors, pour tout entier n≥0n \geq 0 :

    Un+1=M Undonc, par reˊcurrence,Un=Mn U0\displaystyle \begin{aligned} & U_{n+1} = M\,U_n \\ & \text{donc, par récurrence,} \quad U_n = M^n\,U_0 \end{aligned}

    Calculer un terme de la suite revient donc à calculer une puissance de matrice. Hors programme cette fois : si on note I3I_3 la matrice identité de taille 33, un réel λ\lambda rend la matrice M−λI3M - \lambda I_3 non inversible exactement quand λ3=λ2+λ+1\lambda^3 = \lambda^2 + \lambda + 1. L’équation de Tribonacci réapparaît là aussi.

    Additionner k termes, et la limite 2

    Feinberg ne s’arrête pas à trois termes. À la fin de son article, il étudie la suite qui additionne les quatre termes précédents, qu’il appelle « Tetranacci », et il trouve que les quotients se rapprochent de 1,927 561 91{,}927\,561\,9. Dans cet article de 1963, il s’arrête là. Je prends le relais.

    Soit k≥2k \geq 2 un entier. On définit la suite kk-bonacci (un)(u_n) par ses kk premiers termes et une relation de récurrence à kk termes :

    {u0=⋯=uk−2=0, uk−1=1∀n∈N, un+k=un+k−1+⋯+un\displaystyle \begin{cases} u_0 = \cdots = u_{k-2} = 0,\ u_{k-1} = 1 \\ \forall n \in \mathbb{N},\ u_{n+k} = u_{n+k-1} + \cdots + u_n \end{cases}

    Pour k=2k = 2, c’est Fibonacci, pour k=3k = 3, c’est Tribonacci, et pour k=4k = 4, c’est la suite de Feinberg, à un décalage d’indices près. Pour tout entier n≥k−1n \geq k - 1, le terme unu_n est strictement positif, et on note encore qn=un+1unq_n = \dfrac{u_{n+1}}{u_n}, avec la même notation que pour Tribonacci. Le même calcul que plus haut montre que, si la suite (qn)(q_n) converge, sa limite est une solution de l’équation, qu’on note (Ek)(E_k) :

    xk=xk−1+xk−2+⋯+x+1(Ek)\displaystyle x^k = x^{k-1} + x^{k-2} + \cdots + x + 1 \qquad (E_k)

    J’admets, comme pour Tribonacci, que la suite (qn)(q_n) converge. Sa limite est au moins égale à 11 : tous les termes de la suite sont positifs ou nuls, et pour tout entier n≥k−1n \geq k - 1, le terme unu_n fait partie de la somme qui définit un+1u_{n+1}, donc un+1≥unu_{n+1} \geq u_n. Elle est aussi différente de 11, puisque 11 n’est pas solution de (Ek)(E_k) : le membre de gauche vaut alors 11 et celui de droite k≥2k \geq 2. La limite est donc une solution de (Ek)(E_k) strictement supérieure à 11. Je montre plus bas qu’il n’y en a qu’une, et on la notera τk\tau_k.

    Choisis différentes valeurs de kk ci-dessous et regarde où se stabilisent les quotients.

    k =

    Les limites pour k = 2 à 8

    Chaque point est le quotient d'un terme de la suite par le précédent. La ligne pointillée verte marque la limite, la rouge la valeur 2 ; l'échelle verticale se resserre autour de la limite pour qu'on distingue les deux. En dessous, les limites pour k de 2 à 8 montent vers 2.

    Les limites montent vers 22 sans jamais l’atteindre : on trouve τ2=φ≈1,618\tau_2 = \varphi \approx 1{,}618, τ3=τ≈1,839\tau_3 = \tau \approx 1{,}839, τ4≈1,928\tau_4 \approx 1{,}928, τ5≈1,966\tau_5 \approx 1{,}966. Une fois admise la convergence des quotients, tout le reste se démontre.

    Propriété. Pour tout entier k≥2k \geq 2, l’équation (Ek)(E_k) a une unique solution τk\tau_k strictement supérieure à 11, et cette solution vérifie :

    32<τk<2et0<2−τk<(23)k\displaystyle \dfrac{3}{2} < \tau_k < 2 \qquad \text{et} \qquad 0 < 2 - \tau_k < \left(\dfrac{2}{3}\right)^k

    En particulier, τk\tau_k tend vers 22 quand kk tend vers +∞+\infty.

    Démonstration. Soit k≥2k \geq 2 un entier. Pour tout réel x≠1x \neq 1, la somme xk−1+⋯+x+1x^{k-1} + \cdots + x + 1 est la somme des termes d’une suite géométrique de raison xx, et vaut xk−1x−1\dfrac{x^k - 1}{x - 1}. Pour x>1x > 1, l’équation (Ek)(E_k) équivaut donc, après multiplication par x−1>0x - 1 > 0, à :

    xk(x−1)=xk−1  ⟺   g(x)=0ouˋ g(x)=xk+1−2xk+1\displaystyle \begin{aligned} & x^k (x - 1) = x^k - 1 \\ \iff\ & g(x) = 0 \\ & \text{où } g(x) = x^{k+1} - 2x^k + 1 \end{aligned}

    La fonction gg est dérivable sur [1 ;+∞[[1\,; +\infty[, et pour tout réel x≥1x \geq 1 :

    g′(x)=(k+1) xk−2k xk−1=xk−1((k+1) x−2k)\displaystyle \begin{aligned} g'(x) & = (k+1)\,x^k - 2k\,x^{k-1} \\ & = x^{k-1}\big((k+1)\,x - 2k\big) \end{aligned}

    Unicité. Comme k≥2k \geq 2, on a 2kk+1>1\dfrac{2k}{k+1} > 1. La fonction gg est donc strictement décroissante sur [1 ;2kk+1]\left[1\,; \dfrac{2k}{k+1}\right] et strictement croissante sur [2kk+1 ;+∞[\left[\dfrac{2k}{k+1}\,; +\infty\right[. Comme g(1)=0g(1) = 0, elle est strictement négative sur ]1 ;2kk+1]\left]1\,; \dfrac{2k}{k+1}\right]. Sur l’intervalle suivant, elle est continue et strictement croissante, elle part de g(2kk+1)<0g\left(\dfrac{2k}{k+1}\right) < 0 et elle tend vers +∞+\infty : elle s’annule une seule fois. L’équation (Ek)(E_k) a donc une unique solution τk>1\tau_k > 1, et pour tout réel x>1x > 1, on a g(x)<0g(x) < 0 si x<τkx < \tau_k et g(x)>0g(x) > 0 si x>τkx > \tau_k.

    Encadrement. On calcule :

    g(32)=(32)k(32−2)+1=1−12(32)kg(2)=1\displaystyle \begin{aligned} g\left(\dfrac{3}{2}\right) & = \left(\dfrac{3}{2}\right)^k \left(\dfrac{3}{2} - 2\right) + 1 \\ & = 1 - \dfrac{1}{2}\left(\dfrac{3}{2}\right)^k \\ g(2) & = 1 \end{aligned}

    Comme k≥2k \geq 2, on a (32)k≥94>2\left(\dfrac{3}{2}\right)^k \geq \dfrac{9}{4} > 2, donc g(32)<0<g(2)g\left(\dfrac{3}{2}\right) < 0 < g(2). D’après le signe de gg établi juste avant, on en déduit 32<τk<2\dfrac{3}{2} < \tau_k < 2.

    Limite. L’égalité g(τk)=0g(\tau_k) = 0 s’écrit :

    τk k (2−τk)=1donc2−τk=1τk k<1(3/2)k=(23)k\displaystyle \begin{aligned} & \tau_k^{\,k}\,(2 - \tau_k) = 1 \\ \text{donc} \quad & 2 - \tau_k = \dfrac{1}{\tau_k^{\,k}} < \dfrac{1}{(3/2)^k} = \left(\dfrac{2}{3}\right)^k \end{aligned}

    Comme (23)k\left(\dfrac{2}{3}\right)^k tend vers 00 quand kk tend vers +∞+\infty, d’après le théorème des gendarmes, τk\tau_k tend vers 22.

    En plus, ces limites augmentent avec kk. Si on note gkg_k la fonction gg associée à l’entier kk, l’égalité τk k (τk−2)=−1\tau_k^{\,k}\,(\tau_k - 2) = -1 donne :

    gk+1(τk)=τk×τk k (τk−2)+1=1−τk<0\displaystyle \begin{aligned} g_{k+1}(\tau_k) & = \tau_k \times \tau_k^{\,k}\,(\tau_k - 2) + 1 \\ & = 1 - \tau_k < 0 \end{aligned}

    et le signe de gk+1g_{k+1} donne τk<τk+1\tau_k < \tau_{k+1}.

    J’aime beaucoup ce résultat, parce qu’il remet le nombre d’or à sa place : dans cette famille, φ\varphi est simplement la première d’une série de constantes qui montent vers 22, toutes solutions du même type d’équation.

    Le triangle trinomial

    Tu connais peut-être une propriété du triangle de Pascal : en additionnant les nombres le long de certaines diagonales, celles qui montent en pente douce, on obtient les nombres de Fibonacci. Tribonacci a son propre triangle.

    Pour tout entier n≥0n \geq 0, on développe (1+x+x2)n(1 + x + x^2)^n et on note a(n,k)a(n, k) le coefficient de xkx^k, pour tout entier kk compris entre 00 et 2n2n. On pose a(n,k)=0a(n, k) = 0 pour les autres valeurs de kk. Le triangle trinomial est le tableau de ces coefficients, la ligne nn contenant a(n,0),a(n,1),…,a(n,2n)a(n, 0), a(n, 1), \dots, a(n, 2n).

    Comme (1+x+x2)n+1=(1+x+x2)n(1+x+x2)(1 + x + x^2)^{n+1} = (1 + x + x^2)^n (1 + x + x^2), on a, pour tout entier n≥0n \geq 0 et tout entier kk :

    a(n+1,k)= a(n,k)+a(n,k−1)+a(n,k−2)\displaystyle \begin{aligned} a(n+1, k) = \ & a(n, k) + a(n, k-1) \\ & + a(n, k-2) \end{aligned}

    Dans le triangle, chaque nombre est donc la somme des trois nombres placés juste au-dessus de lui, comme dans le triangle de Pascal, où l’on n’en additionne que deux.

    1111123211367631141016191610411515304551453015511621509012614112690502161
    Les lignes 00 à 66 du triangle trinomial. Les nombres entourés sont les coefficients non nuls a(n,k)a(n, k) tels que n+k=6n + k = 6 : leur somme vaut 1+7+10+5+1=241 + 7 + 10 + 5 + 1 = 24, c’est-à-dire T8T_8.

    Propriété. Pour tout entier m≥0m \geq 0, la somme des coefficients a(n,k)a(n, k) tels que n+k=mn + k = m vaut Tm+2T_{m+2} :

    ∑n=0ma(n,m−n)=Tm+2\displaystyle \sum_{n=0}^{m} a(n, m - n) = T_{m+2}

    Démonstration. Soient n≥0n \geq 0 et kk deux entiers. Quand on développe le produit des nn facteurs (1+x+x2)(1 + x + x^2), on choisit dans chaque facteur l’un des termes 11, xx ou x2x^2, c’est-à-dire un exposant 00, 11 ou 22. Le coefficient a(n,k)a(n, k) compte donc les suites de nn nombres, chacun égal à 00, 11 ou 22, dont la somme vaut kk.

    Pour m=0m = 0, la somme se réduit à a(0,0)=1=T2a(0, 0) = 1 = T_2. Pour m≥1m \geq 1, le terme n=0n = 0 est nul, car a(0,m)=0a(0, m) = 0, et on classe les compositions de mm selon leur nombre nn de parts, compris entre 11 et mm.

    Soit nn un entier compris entre 11 et mm. Prenons une composition de mm en exactement nn parts 11, 22 ou 33, et retirons 11 à chaque part : on obtient une suite de nn nombres égaux à 00, 11 ou 22, de somme m−nm - n. Inversement, en ajoutant 11 à chaque terme d’une telle suite, on retrouve la composition de départ. Le nombre de compositions de mm en nn parts est donc a(n,m−n)a(n, m - n). En additionnant sur tous les nombres de parts possibles, de 11 à mm, on obtient le nombre total de compositions de mm, c’est-à-dire cm=Tm+2c_m = T_{m+2}.

    Le triangle trinomial, c’est donc le problème de l’escalier, rangé selon le nombre de pas. Feinberg l’avait vu lui-même : un an après son premier article, il publie dans la même revue un second texte, New Slants, où il construit ce triangle et remarque que ses diagonales donnent la suite de Tribonacci.

    Le snub cube

    C’est l’apparition de τ\tau que je trouve la plus surprenante : elle fixe la forme d’un polyèdre, le snub cube, qu’on appelle cube adouci en français. Kepler l’a décrit en 1619 sous le nom latin de cubus simus. C’est un polyèdre à 2424 sommets, 6060 arêtes et 3838 faces : 66 carrés et 3232 triangles équilatéraux. Toutes ses arêtes ont la même longueur, et tous ses sommets jouent le même rôle, ce qui en fait l’un des treize polyèdres archimédiens. Il a une particularité : il existe en deux versions, images l’une de l’autre dans un miroir, comme une main gauche et une main droite.

    Le snub cube, calculé à partir des coordonnées ci-dessous. Les carrés sont en bleu, les triangles en beige ; je n’ai dessiné que les faces tournées vers toi.

    On peut décrire ses sommets avec des coordonnées. Soit t>1t > 1 un réel. On part du triplet (1,1t,t)\left(1, \dfrac{1}{t}, t\right), et on range ses trois nombres dans un ordre ou un autre. Trois de ces ordres s’obtiennent en faisant tourner le triplet, on les appelle les permutations circulaires :

    (1,1t,t),(1t,t,1),(t,1,1t)\displaystyle \left(1, \dfrac{1}{t}, t\right), \quad \left(\dfrac{1}{t}, t, 1\right), \quad \left(t, 1, \dfrac{1}{t}\right)

    Les trois autres ordres échangent deux nombres. On donne ensuite des signes aux trois coordonnées, avec une règle : pour les trois ordres circulaires, le nombre de signes ++ doit être pair, et pour les trois autres, il doit être impair. Par exemple, (−1,−1t,−t)\left(-1, -\dfrac{1}{t}, -t\right) a zéro signe ++, donc tu le gardes. On obtient ainsi 2424 points, et la question est de choisir tt pour que ces points soient les sommets d’un polyèdre dont toutes les arêtes ont la même longueur.

    Regarde le sommet PP et trois de ses voisins :

    P=(−1,−1t,−t)Q=(−1t,−t,−1)R=(1t,−1,−t)S=(−t,1t,−1)\displaystyle \begin{aligned} P & = \left(-1, -\dfrac{1}{t}, -t\right) \\ Q & = \left(-\dfrac{1}{t}, -t, -1\right) \\ R & = \left(\dfrac{1}{t}, -1, -t\right) \\ S & = \left(-t, \dfrac{1}{t}, -1\right) \end{aligned}

    Les arêtes du snub cube sont de trois types, et ces trois segments en donnent un exemple de chaque. Le segment [PR][PR] borde un carré. Le segment [PQ][PQ] est un côté de l’un des 88 triangles centrés sur une diagonale du cube, qui ne partagent aucune arête avec un carré. Le segment [PS][PS], lui, n’appartient ni à un carré ni à l’un de ces 88 triangles : il est commun à deux des 2424 autres triangles. J’admets que, pour tout t>1t > 1, les arêtes se répartissent bien en ces trois types : la figure le montre pour t=τt = \tau, et un calcul à l’ordinateur le confirme pour les autres valeurs. On calcule les carrés de leurs longueurs :

    PQ2=(1−1t)2+(t−1t)2+(1−t)2=2t2−2t−2t+2t2\displaystyle \begin{aligned} PQ^2 & = \left(1 - \dfrac{1}{t}\right)^2 + \left(t - \dfrac{1}{t}\right)^2 + (1 - t)^2 \\ & = 2t^2 - 2t - \dfrac{2}{t} + \dfrac{2}{t^2} \end{aligned}

    PR2=(1+1t)2+(1−1t)2=2+2t2\displaystyle \begin{aligned} PR^2 & = \left(1 + \dfrac{1}{t}\right)^2 + \left(1 - \dfrac{1}{t}\right)^2 \\ & = 2 + \dfrac{2}{t^2} \end{aligned}

    PS2=(t−1)2+(2t)2+(1−t)2=2(t−1)2+4t2\displaystyle \begin{aligned} PS^2 & = (t - 1)^2 + \left(\dfrac{2}{t}\right)^2 + (1 - t)^2 \\ & = 2(t - 1)^2 + \dfrac{4}{t^2} \end{aligned}

    Les arêtes [PQ][PQ] et [PR][PR] ont la même longueur si et seulement si :

    2t2−2t−2t+2t2=2+2t2  ⟺   t2−t−1t=1  ⟺   t3=t2+t+1\displaystyle \begin{aligned} & 2t^2 - 2t - \dfrac{2}{t} + \dfrac{2}{t^2} = 2 + \dfrac{2}{t^2} \\ \iff\ & t^2 - t - \dfrac{1}{t} = 1 \\ \iff\ & t^3 = t^2 + t + 1 \end{aligned}

    La dernière équivalence s’obtient en multipliant par tt, qui est strictement positif. Les arêtes [PS][PS] et [PR][PR], elles, ont la même longueur si et seulement si :

    2(t−1)2+4t2=2+2t2  ⟺   t2(t−1)2+1=t2  ⟺   t4−2t3+1=0  ⟺   (t−1)(t3−t2−t−1)=0\displaystyle \begin{aligned} & 2(t - 1)^2 + \dfrac{4}{t^2} = 2 + \dfrac{2}{t^2} \\ \iff\ & t^2(t - 1)^2 + 1 = t^2 \\ \iff\ & t^4 - 2t^3 + 1 = 0 \\ \iff\ & (t - 1)(t^3 - t^2 - t - 1) = 0 \end{aligned}

    La deuxième équivalence s’obtient en divisant par 22, puis en multipliant par t2>0t^2 > 0. Comme t>1t > 1, on retombe sur la même équation. Les deux conditions donnent donc t3=t2+t+1t^3 = t^2 + t + 1, dont la seule solution réelle est τ\tau. Avec t=τt = \tau, les 6060 arêtes ont toutes la même longueur, environ 1,611{,}61 avec ces coordonnées. Les arêtes d’un même type ont bien toutes la même longueur : les transformations (x,y,z)↦(y,z,x)(x, y, z) \mapsto (y, z, x) et (x,y,z)↦(−y,x,z)(x, y, z) \mapsto (-y, x, z) envoient les 2424 points sur eux-mêmes en conservant les distances, et en les combinant, on envoie n’importe quelle arête sur n’importe quelle autre arête du même type. Ce dernier point, on l’admet ou on le vérifie à l’ordinateur.

    Ce calcul prend un demi-tableau : je te conseille de le garder pour l’échange, si le jury te demande d’où sort τ\tau dans le snub cube.

    Refaire le chemin de Feinberg

    Moi, je construirais l’oral comme une suite de questions, celles que Feinberg s’est posées en modifiant une règle. Pour chaque étape, je précise ce que tu démontres et ce que tu admets.

    1. Que se passe-t-il si on additionne trois termes au lieu de deux ? Tu poses le problème de l’escalier, tu établis la relation de récurrence et tu démontres que les compositions sont comptées par la suite de Tribonacci. Ici, tout se démontre.
    2. Le quotient de deux termes consécutifs converge-t-il encore, et vers quoi ? Tu montres que la limite, si elle existe, est solution de x3=x2+x+1x^3 = x^2 + x + 1, puis tu démontres que cette équation a une seule solution réelle. Tu admets la convergence, en le disant.
    3. Et si on additionne kk termes ? Tu démontres l’encadrement 0<2−τk<(23)k0 < 2 - \tau_k < \left(\dfrac{2}{3}\right)^k et la limite 22, avec une étude de fonction et le théorème des gendarmes. La convergence des quotients, elle, reste admise.
    4. Où retrouve-t-on cette constante ? Tu choisis le triangle trinomial ou le snub cube, mais pas les deux : ton exposé est court, et un seul prolongement bien traité vaut mieux que deux survolés. L’autre peut venir pendant l’échange avec le jury.

    Côté programme, tu restes en terrain connu : les suites définies par récurrence, le raisonnement par récurrence, l’étude de fonctions, le théorème des valeurs intermédiaires, les limites, le dénombrement, et les matrices si tu suis les maths expertes. Pendant les vingt minutes de préparation, écris sur ton brouillon les premiers termes de la suite et le tableau de variations de ff : ce sont les deux points que tu dois savoir refaire sans hésiter pendant l’échange.

    Ce que Feinberg a laissé de côté

    En 1963, Feinberg avait fait l’essentiel : changer une règle, calculer, trouver une constante et en chercher l’équation. Il est même allé jusqu’à quatre termes, et un an plus tard, il a relié lui-même sa suite au triangle trinomial. Dans son article de 1963, en revanche, il ne parle ni de la limite 22, ni du snub cube. La limite 22, tu la démontres ; pour le prolongement, choisis le triangle ou le polyèdre. Dans les deux cas, ton oral ira plus loin que l’article d’un collégien de 1963.

    Pour comparer avec les autres angles de la série :

    Tous les autres sujets sont rassemblés sur la page Grand oral.

    Sources

    • Agronomof, N. (1914). Sur une suite récurrente. Mathesis, 4e série, tome 4, pp. 125-126.
    • Miles, E. P., Jr. (1960). Generalized Fibonacci Numbers and Associated Matrices. The American Mathematical Monthly, 67(8), pp. 745-752.
    • Feinberg, M. (1963). Fibonacci-Tribonacci. The Fibonacci Quarterly, 1(3), pp. 71-74.
    • Feinberg, M. (1964). New Slants. The Fibonacci Quarterly, 2(3), pp. 223-227.
    • Hoggatt, V. E., Jr. et Bicknell, M. (1969). Diagonal Sums of Generalized Pascal Triangles. The Fibonacci Quarterly, 7(4), pp. 341-358.
    • Hoggatt, V. E., Jr. et Bicknell, M. (1974). Diagonal Sums of the Trinomial Triangle. The Fibonacci Quarterly, 12(1), pp. 47-50.
    • OEIS : suite A000073 (nombres de Tribonacci) et suite A027907 (triangle trinomial).
    • Weisstein, E. W. Snub Cube et Tribonacci Constant. MathWorld, Wolfram Research.